"le thé (...) a cette vertu extraordinaire d'introduire dans l'absurdité de nos vies une brèche d'harmonie sereine."

Publié le 12 Novembre 2012

Aujourd'hui je vous invite à une relâche d'ordre littéraire.

L'élégance du hérisson est un livre écrit par Muriel Barbery et publié en 2006. Un bijou.

Il y a Renée, une concierge d'immeuble bourgeois parisien qui, pour avoir la paix, dissimule sa culture pour mieux jouer sonrôle de concierge potache et inculte. En parallèle à ses petites histoires d'immeubles, elle nous embarque dans des échapées littéraires où les références à Tolstoï, à commencer par le nom de son chat...Léon !

Et puis il y a Paloma, jeune fille de 12 ans qui habite elle aussi dans l'immeuble. Fille de riche et richement intelligente, à l'égal de la concierge elle cache bien son jeu, sans doute affligée par la cruauté et la vacuité du monde qui l'entoure.

Ce roman d'à peine 400 pages se lit d'une traite et nous invite à la sérénité. Petite leçon de vie comme elle fait du bien au moral, c'est à la page 107 que nous pouvons lire ces mots :

Je sers le thé et nous le dégustons en silence. Nous ne l'avons jamais pris ensemble le matin et cette brisure dans le protocole de notre rituel a une étrange saveur.

- C'est agréable, murmure Manuela.

Oui, c'est agréable car nous jouissons d'une double offrande, celle de voir consacrée par cette rupture dans l'ordre des choses l'immuabilité d'un rituel que nous avons façonné ensemble pour que, d'après-midi en après-midi, il s'enkyste dans la réalité au point de lui donner sens et consistance et qui, d'être ce matin transgressé, prend soudain toute sa force - mais nous goutons aussi comme nous l'eussions fait d'un nectar précieux le don merveilleux de cette matinée incongrue où les gestes machinaux prennent un nouvel essor, où humer, boire, reposer, servir encore, siroter revient à vivre une nouvelle naissance. (...)

Comme Kakuzo Okakura, l'auteur du Livre du thé, qui se désolait de la révolte des tribus mongoles au XIIIè siècle non pas parce qu'elle avait entraîné mort et désolation mais parce qu'lle avait détruit, parmi les fruits de la culture Song, le plus précieux d'entre eux, l'art du thé, je sais qu'il n'est pas un breuvage mineur. Lorsqu'il devient rituel, il constitue le coeur de l'aptitude à voir de la gandeur dans les petites choses. Où se trouve la beauté ? Dans les grandes choses qui, comme les autres sont condamnées à mourir, ou bien dans les petites qui, sans prétendre à rien, savent incruster dans l'instant une gemme d'infini ?

Le rituel du thé, cette reconduction précise des mêmes gestes et de la même dégustation, cette accession à des sensations simples, autenthiques et raffinées, cette licence donnée à chacun, à peu de frais, de devenir un aristocrate du goût parce que le thé est la boisson des riches comme elle est celle des pauvres, le rituel du thé, donc, a cette vertu extraordinaire d'introduire dans l'absurdité de nos vies une brèche d'harmonie sereine. Oui, l'univers conspire à la vacuité, les âmes perdues pleurent la beauté, l'insignifiance nous encercle. Alors, buvons une tasse de thé. Le silence se fait, on entend le vent qui souffle au-dehors, les feuilles d'automne bruissent et s'envolent, le chat dors dans une chaude lumière. Et, dans chaque gorgées, se sublime le temps.

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